Archéologie de l’absence : lire le vide

Par Jean-Olivier Gransard-Desmond | 02 Fév. 2026 | Formation à la recherche archéologique

Et si le vide était une preuve ? Trous de poteaux, effets de paroi, empreintes, sources écrites… découvrez comment l’archéologie de l’absence ou du hiatus aide à reconstituer bâtiments, outils, matériaux et gestes disparus.

L’archéologie de l’absence expliquée

Passer de « ce qui est là » à « ce qui s’est passé là » : cette formule de René Char [1] résume bien un défi central de l’archéologie. Sur le terrain, on ne retrouve presque jamais « le passé » tel qu’il était. On retrouve des traces, des lacunes, des vides… et c’est parfois l’absence qui devient l’indice le plus parlant.

L’archéologie de l’absence, c’est quoi ?
On parle d’archéologie de l’absence (ou du hiatus) quand l’archéologue interprète ce qui n’est plus visible grâce à d’autres informations : stratigraphie, micro-traces, textes, comparaisons, analyses en laboratoire.

L’idée clé : le négatif révèle le positif. Autrement dit, on comprend un objet, un geste ou un matériau disparu en étudiant la trace qu’il a laissée.

1. Quand l’écrit révèle outils et gestes

Les textes (inventaires, récits, comptes, inscriptions) peuvent signaler :

  • des outils non conservés (métal récupéré, matière organique disparue),
  • des gestes techniques (tissage, taille, extraction, cuisine, rites),
  • des objets dont il ne reste que des fragments.

Ici, l’absence matérielle n’est pas un échec : l’écrit devient une preuve indirecte qui complète le terrain.

Les inscriptions laissées entre le 18e et le 19e siècle par l’Inspection générale des carrières aux anciennes carrières de pierre à bâtir comme la carrière des Capucins sous l’hôpital Cochin en donnent un bon exemple.

Pour l’implantation des couloirs de circulation des inspecteurs, une visée était effectuée à l’aplomb d’un puits ou d’un sondage. Puis, sur la plus proche maçonnerie, un repère horizontal était gravé qui servait de visée pour l’établissement de la série.

La photographie de l’inscription présente une lettre qui indique la chronologie des visées. Le chiffre sous la barre indique le nombre de mètres au-dessus du niveau des eaux de Paris à l’échelle d’étiage du pont de la Tournelle. Celui au-dessus de la barre le nombre de mètres jusqu’au sol de surface.

Quand l’écrit révèle l’existence d’outils et de gestes topographiques du 19e siècle aux carrières de Cochin CC BY-NC-ND ArkéoTopia, 2023
Pour un archéologue, le plus important est que l’ensemble de cette inscription s’avère révélatrice, à la carrière des Capucins, de l’existence d’outils et de gestes topographiques du 19e siècle qui n’ont pas été retrouvés sur place.

2. L’empreinte : un négatif qui « parle »

Un des exemples les plus connus est celui du trou de poteau. En bois, le poteau pourrit avec le temps, brûle ou est récupéré… De fait, il disparaît. Cependant, selon la nature du terrain, il peut s’identifier par :

  • une tache plus sombre,
  • un remplissage différent,
  • parfois un calage (pierres) autour.

Autant d’indices qui correspondent à son trou de creusement.

Crapaudine de la Earthwatch roundhouse et trous pour poteaux de remplacement des supports de chambranle de porte CC BY-SA Mytum H. et Meek J., 2020, fig. 26
Ensemble 2 du site du Boulevard de Laval à Vitré (Ille-et-Vilaine) daté de La Tène ancienne (1ère moitié du 3 s. AEC) reconstitué grâce à ses trous de poteaux et aux autres indices archéologiques CC BY-SA d’après Hamon 2010, DAO A. Desfonds et P. Maguer

Il en va de même des empreintes :

  1. d’une vannerie dans une céramique cuite, comme sur le vase Néolithique n°83099 du Musée nationale d’archéologie ou
  2. d’ossature en bois dans un fragment de torchis brûlé, comme sur les fragments de l’Âge du Bronze n°19 de la salle III de ce même musée ou
  3. de tout autre négatif révélateur d’un positif.

L’analyse volumétrique d’un remplissage peut également mener à la reconstitution d’une présence comme celle d’un étage ainsi que l’a réalisé Jean-Claude Margueron [3] sur l’architecture de terre à Mari (Syrie).

Résultat : on peut reconstituer un plan de bâtiment, une palissade, un aménagement, alors que le bois a disparu malgré le principe de conservation différentielle [2].

Les effets de paroi : faire apparaître un matériau manquant

Quand un matériau a été retiré (dalles, briques, blocs, bois), il peut rester :

  • une empreinte,
  • une cassure nette,
  • un contour lisible dans le sédiment.
Les effets de parois sont des alignements et des vides correspondant à la présence d’un obstacle ayant disparu comme : un revêtement, un coffrage, une zone de couchage, un élément d’architecture, voire une réparation.

C’est ainsi que, dans les années 1980 sur le gisement de Pincevent, André Leroi-Gourhan a pu reconstituer des tentes du Paléolithique en peaux de bête et perches de bois grâce à l’effet de paroi [4] matérialisé par la limite entre les calages des perches et les activités humaines (couchage et foyer).

Tente du Paléolithique en peaux de bête et piquets de bois reconstituée grâce à l’aide de l’effet de paroi entre les calages des perches et les activités humaines (couchage et foyer) par André Leroi-Gourhan dans les années 1980 CC BY-SA José-Manuel Benito, 2006 via Wikimedia Commons

Lire l’absence : ce que les anomalies révèlent en fouille

Quand, au cours d’une fouille, des tablettes apparaissent comme volant dans un remplissage, ou que des fragments de peintures murales se retrouvent dispersés là où on ne les attend pas, l’archéologue doit s’arrêter un instant et se poser une question simple : d’où viennent ces vestiges ?

Ce type d’anomalie n’est pas une erreur : c’est souvent un indice précieux. Il peut révéler l’existence d’éléments disparus, faits de matériaux périssables ou détruits depuis longtemps. Ainsi, la présence de tablettes dans un contexte inattendu peut trahir l’ancien emplacement de rayonnages ou de bibliothèques en bois. De même, des fragments de peintures murales retrouvés dans un remplissage peuvent signaler l’effondrement d’un étage, avec ses murs, une porte, voire l’aménagement complet d’une pièce.

C’est exactement ce que montre l’exemple de Mari (Syrie), où l’étude des fragments de peinture a permis de proposer la reconstitution d’une porte et d’une salle de réception du roi située à l’étage (salle 220) [5].

Remplissage du rez-de-chaussée du palais de Maris où ont été retrouvés les fragments de peintures murales ayant permis la reconstitution de la salle à l'étage © Margueron, Jean-Claude
Reconstitution du mur de la salle de réception du roi de Mari à l’étage (salle 220), avec sa porte et sa décoration, grâce aux fragments de peintures murales retrouvés dans le remplissage © Muller-Margueron-Renisio, 1990, fig. 11, dessin des peintures Pierre Kimmenauer et restitution infographiée et mise en couleurs par Anne Horrenberger

L’absence, une piste encore à explorer

L’absence est un type d’indice encore sous-exploité.

Il existe sûrement d’autres « signatures » qu’il faut apprendre à repérer : micro-stratigraphie, sédiments remaniés, traces d’usure, perturbations naturelles, récupérations anciennes… ainsi que cela a été montré pour les portiques grecs de l’Antiquité à Thasos avec des baies en négatif révélatrice de matériaux qui ont disparu [6].

Pour avancer, l’archéologie doit croiser ses propres instruments issus du terrain (observation) et du laboratoire (expérimentation) ainsi que ceux des autres disciplines (histoire, anthropologie, étude des matériaux, etc.). C’est souvent dans ces ponts disciplinaires que le vide devient information.

À retenir pour vos relevés : documentez l’absence comme un fait archéologique (localisation, forme, limites, remplissage, relations stratigraphiques). Ce que vous ne voyez plus peut être exactement ce qui explique le gisement.

Brève bibliographie

Bibliographie sélective du plus récent au plus ancien :

Notes

[1] Char R., Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1983, p. 351.

[2] La conservation différentielle désigne la conservation inégale des vestiges archéologiques, due à des conditions environnementales et des activités humaines variables. Ce concept met en lumière comment certains matériaux, gisements ou artefacts peuvent se dégrader ou rester intacts selon des facteurs tels que le climat, la composition du sol et les pratiques culturelles. Comprendre la conservation différentielle aide les archéologues à interpréter plus précisément les vestiges archéologiques et à prendre en compte les biais liés à leur étude.

[3] Margueron J.-C., Mari, métropole de l’Euphrate au IIIe et au début du IIe millénaire avant J-C., Éditions Recherche sur les civilisations – Picard, 2004.

[4] Voir plus récemment la fig. 14 dans Olive M., Pigeot N. et Bignon-Lau O., « Un campement magdalénien à Étiolles (Essonne): Des activités à la microsociologie d’un habitat », Gallia Préhistoire 59, 2019, p. 47‑108.

[5] Voir la conférence Le grand Palais royal de Mari et ses peintures murales de Béatrice Muller-Margueron du 15 mai 2024 à la Bibliothèque nationale et universitaire sur YouTube dans le cadre de l’exposition Mari en Syrie et Muller B., Margueron J.-Cl. et Renisio M., « Les appartements royaux du premier étage dans le palais de Zimri-Lim », Coll. Mari : annales de recherches interdisciplinaires 6, 1990, p. 433‑52.

[6] Kozelj dans « L’absence en question : les baies et les clôtures entre colonnes dans le portique grec », 3e Journée des Doctorants de la Fédération des Sciences Archéologiques de Bordeaux, 2015, p. 5.