Comprendre la méthode stratigraphique en archéologie

Par Baptiste Vidal | 16 Sep.. 2025 | Formation à la recherche archéologique

La stratigraphie en archéologie, théorie d’une méthode essentielle à l’étude des vestiges anthropiques sur le terrain

Fouiller, c’est comprendre. Ce premier article vous plonge dans les bases essentielles de la méthode stratigraphique, l’un des piliers de l’analyse archéologique sur le terrain. Étudiant en archéologie ou passionné par les traces du passé, découvrez les fondements théoriques qui précèdent toute interprétation sur le terrain.

Introduction

La stratigraphie est une méthode issue de la géologie dont l’objet d’étude est l’organisation des couches sédimentaires naturelles, aussi appelées strates. En archéologie, la méthode s’intègre uniquement dans un contexte d’occupation humaine. Toutefois, les archéologues sont aussi souvent confrontés à des couches naturelles venant recouvrir les vestiges : mouvements de terrain, recouvrement par la végétation, animaux fouisseurs, etc. Primordiale pour l’archéologue de terrain, la stratigraphie permet d’établir : d’une part la chronologie relative d’un site, d’autre part, la caractérisation de l’occupation.

La fouille est destructrice par nature. Une opération archéologique impose de détruire les couches les plus récentes afin d’atteindre les plus anciennes. Il est donc impératif d’enregistrer ce qui est découvert afin de pouvoir l’étudier. On peut faire remonter la théorie de la méthode stratigraphique au 17e siècle. Néanmoins, son utilisation presque systématique se situe à partir de la deuxième partie du 19e siècle[1]. Son manque d’application a démontré plus d’une fois son importance. Pour n’en citer qu’un, c’est l’absence d’étude stratigraphique qui empêcha les plongeurs de voir les deux épaves superposées lors de la fouille du Grand Congloué de 1952 à 1954[2].

La méthode stratigraphique se veut universelle. Pourtant, elle doit subir des adaptations en fonction des contextes dans lesquels elle est employée. Ainsi, nous verrons son utilisation en archéologie horizontale, lorsque le sol est fouillé, et en archéologie verticale, lorsque les élévations demeurent en place. Avant de s’y intéresser, il est nécessaire de définir l’élément essentiel de la méthode, la plus petite unité permettant de construire une stratigraphie, l’unité stratigraphique (US).

L’unité stratigraphique

US artificielles et US naturelles

Différence entre les « US artificielles » et les US naturelles / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

Différence entre les « US artificielles » et les « US naturelles » / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

L’unité stratigraphique, abrégée en « US », est un terme utilisé pour désigner les couches observées et/ou fouillées. Souvent employé comme synonyme des termes « couche » ou « strates », la signification d’une US en archéologie déborde le sens premier des géologues pour les raisons suivantes :

Tout d’abord, l’US est le fruit de la perception et de l’interprétation des archéologues. Si la méthode se veut la plus objective possible, la subjectivité ne peut être complètement écartée. Si les couches sont imperceptibles ou qu’il y a un doute, les archéologues peuvent diviser le sol de façon arbitraire. Il est alors question d’ « US artificielles ». Ces dernières US s’opposent aux « US naturelles » qui sont celles correspondant à des couches bien caractérisées [3].

US négatives et US positives

Exemple de vue en coupe de la création d’un trou de poteau avec une US négative (le creusement) et une US positive (le comblement) / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

Exemple de vue en coupe de la création d’un trou de poteau avec une US négative (le creusement) et une US positive (le comblement) / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

L’US peut également avoir un état qu’une couche ne peut pas avoir dans la réalité, celui d’être le résultat d’une extraction de matière : ce sont les « US négatives ». Ces US sont caractérisées comme des interfaces. Leur perception n’est possible que par la différence entre leur comblement et la ou les couches dans lesquelles elles se trouvent. À l’inverse, les « US positives » sont toutes les US constituées de matières : elles sont tangibles.

Fait archéologique

Le rassemblement de plusieurs US sur un même espace forme un « fait ». Un fait est un événement marquant une intention ou une étape dans l’occupation. Par exemple, un creusement et son remplissage forment le fait « trou de poteau ». Plusieurs de ces trous de poteau forment, par exemple, le fait « fond de cabane ».

À noter également que le concept de l’US a la faculté de pouvoir être décliné selon les conditions d’application. Aussi utiliserons-nous US pour l’archéologie horizontale, tandis que les termes « unité stratigraphique de construction » (USC) ou « unité construite » (UC) seront utilisés pour l’archéologie verticale, comme l’archéologie de la construction.

L’archéologie horizontale

Définition

La stratigraphie, c'est comme un mille-feuille

La stratigraphie, c’est comme un mille-feuille CC BY-SA Raphael Labbé

L’archéologie horizontale est concentrée autour des couches sédimentaires d’origine anthropique et parfois naturelle. Ces couches sont toutes celles qui constituent le sol, elles sont donc systématiquement rencontrées par les archéologues dès lors qu’ils fouillent. Leur apparition n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat de phénomènes atmosphériques, géomorphologiques, biologiques ou anthropiques [4].

La stratigraphie en archéologie horizontale ne prend pas seulement place sur la terre ferme mais peut se rencontrer en contexte immergé, en archéologie sous-marine et subaquatique. Elle n’est pas la seule, puisque l’archéologie verticale a aussi son importance sous les eaux, notamment en ce qui concerne l’archéologie navale.

Les différences majeures entre l’archéologie en milieux immergés proviennent des phénomènes d’enfouissement, l’érosion étant plus forte dans les zones à forts courants et l’ensablement rapide dans les zones portuaires ou les côtes [5].

L'organisation des couches

Les couches se distinguent clairement par leur composition, même si elles partagent des caractéristiques communes dans leur mode de dépôt. Quatre lois, inspirées de la géologie, définissent le comportement des couches pour la discipline archéologique :

  • la loi de superposition
  • la loi de l’horizontalité originelle
  • la loi de la continuité originelle
  • la loi de la succession stratigraphique

Explicitées par Edward C. Harris, nous ne présenterons ici qu’un rapide résumé de ces lois en renvoyant vers son ouvrage les Principes de la stratigraphie archéologique [6]. Enfin, la loi de la succession stratigraphique s’illustrant davantage dans le diagramme de Harris, nous renvoyons le lecteur à l’article concernant les cas pratiques (article à venir sur arkeotopia.org).

Loi de superposition

Illustration de la loi de superposition / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

Illustration de la loi de superposition / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

Les couches les plus hautes sont les plus récentes, tandis que les plus basses sont les plus anciennes.

Si ce principe est une généralité, il est possible d’être confronté à des stratigraphies inversées.

Loi de la continuité originelle

Représentation en plan du bassin de dépôt d’une couche / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

Représentation en plan du bassin de dépôt d’une couche / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

Une couche sédimentaire est circonscrite selon un bassin de dépôt correspondant à l’aire qu’elle occupe en vue planimètrique [7]. Ce dernier est de taille variable et peut couvrir de grandes étendues comme de plus petites. De même, le bassin peut être circonscrit naturellement (une cavité dans la roche, le lit tari d’une rivière, etc.) ou par des aménagements ou encore être anthropiques (structures, creusements, etc.).

Illustration de la loi de la continuité avec une vue en plan d’une couche s'interrompant brusquement pour en laisser une autre / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

Illustration de la loi de la continuité avec une vue en plan d’une couche s’interrompant brusquement pour en laisser une autre / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

Sous l’effet de l’érosion et des processus de tassement, la couche possède une épaisseur plus réduite aux limites du bassin tandis que le centre est nettement plus épais [8]. Cette caractéristique permet de déduire que si une couche possède des bords droits, c’est qu’une partie en est manquante et donc qu’il faut en chercher la raison. Lors de la construction d’un mur, par exemple, les fondations vont venir couper plusieurs couches qui se trouveront de part et d’autre de la structure. Lorsque les archéologues interviendront, ils pourront constater que la couche s’arrête pour reprendre plusieurs dizaines de centimètres plus loin.

Loi de l'horizontalité originelle

Vue en coupe du fossé de l'enclos monumental au niveau de l'entrée de la place forte gauloise de Bourguébus dans le Calvados, 2013. / CC BY-NC-ND Anthony Lefort, Inrap.

Vue en coupe du fossé de l’enclos monumental au niveau de l’entrée de la place forte gauloise de Bourguébus dans le Calvados, 2013. / CC BY-NC-ND Anthony Lefort, Inrap.

Les couches non-consolidées tendent naturellement vers l’horizontalité. De fait, si elles sont retrouvées dans une position inclinée, c’est qu’elles ont bougé après coup ou alors qu’elles étaient circonscrites selon un bassin de dépôt préexistant. C’est le cas des fosses et des trous de poteau.

Différence entre la face et l’interface / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

Différence entre la face et l’interface / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal et Félix Lyon, 2025.

Une couche sédimentaire a aussi une « face » visible en coupe, celle-ci correspond à son enveloppe. En théorie la face d’une couche a été exposée ou fut en usage, même brièvement, au moment de la formation de la couche. Néanmoins, la face observée par les archéologues ne correspond pas nécessairement à la face d’origine de la couche. Celle-ci a pu être tronquée par des épisodes naturels ou par l’activité humaine [9].

Enfin, les « interfaces » représentent tous les points de contacts entre les couches, ces dernières étant toutes collées les unes aux autres [10]. À la suite de différents effets naturels ou anthropiques, ces interfaces peuvent être fortement perturbées bouleversant leur homogénéité.

L’archéologie verticale

Définition

Comme son nom l’indique l’archéologie verticale s’intéresse aux élévations d’origine anthropique. Il peut s’agir d’édifices, de ruines et même de constructions enfouies. À ce titre, elle concerne évidemment l’archéologie de la construction, longtemps désignée « archéologie du bâti ». Cependant, elle s’applique également à l’archéologie navale, liée à l’archéologie marine et subaquatique.

Contrairement à l’archéologie horizontale, la part des strates naturelles est quasiment réduite à néant. Néanmoins, les archéologues peuvent observer des vestiges détruits ou reconstruits à la suite d’épisodes naturels comme le naufrage d’un navire ou simplement l’enfouissement d’un bâtiment, l’exemple le plus concret étant la cité antique de Pompéi.

Tout comme l’archéologie horizontale, son but est d’analyser les constructions afin d’en déterminer une chronologie relative et la caractérisation de l’occupation. Les structures, qu’elles soient anciennes ou plus récentes, subissent des modifications tout le long de leur utilisation. Un plancher peut disparaître et ne laisser dans les murs que la trace des poutres sur lesquelles il reposait ou bien de nouvelles ouvertures peuvent être percées dans des murs et d’anciennes comblées. Un bâtiment peut changer de nature, par exemple lorsque le sanatorium de Poitiers a été transformé en résidence universitaire et locaux pour l’accueil du CROUS. Enfin, les pièces d’un édifice peuvent changer de fonction et subir des modifications pour les adapter à leur nouvel usage.

Archéologie de la construction

Mur du 14 rue Saint-Germain, Poitiers. Illustration de la stratigraphie en archéologie de la construction. Sur la façade de ce bâtiment poitevin du XVIe siècle, l’entrée fut murée à une date inconnue, peut-être remplacée par le portail visible à gauche au XVIIe siècle. Plutôt que d’être extraites, les pierres furent conservées dans la maçonnerie. Cette photo montre également la difficulté de lire la composition du mur, le crépi plus récent empêchant de voir les maçonneries et les possibles transformations / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal, 2025.

Mur du 14 rue Saint-Germain, Poitiers. Illustration de la stratigraphie en archéologie de la construction. Sur la façade de ce bâtiment poitevin du XVIe siècle, l’entrée fut murée à une date inconnue, peut-être remplacée par le portail visible à gauche au XVIIe siècle. Plutôt que d’être extraites, les pierres furent conservées dans la maçonnerie. Cette photo montre également la difficulté de lire la composition du mur, le crépi plus récent empêchant de voir les maçonneries et les possibles transformations / CC BY-NC-ND Baptiste Vidal, 2025.

L’organisation des couches entraîne une compréhension différente. En effet, si les lois de la stratigraphie s’appliquent également pour l’archéologie verticale, il est nécessaire d’y apporter quelques modifications. Les murs d’un édifice sont généralement homogènes et leur surface est plane dès l’origine. Toutes ruptures ou inclinaisons traduisent des événements postérieurs (loi de la continuité et de l’horizontalité originelle).

Archéologie navale

La construction d’un navire s’établit sur une période en théorie nettement plus courte, mais l’utilisation de la méthode stratigraphique permet de comprendre les processus d’assemblage des navires. L’objectif est ici davantage technique que chronologique [13]. L’étude des bois qui composent les coques permettent, notamment pour l’Antiquité, de constater l’utilisation de différentes essences de bois, peut-être dès la construction ou pour des réfections, comme pour l’épave Napoli A [14].

Contrairement à l’archéologie horizontale, l’archéologie verticale est nettement moins abordée dans les manuels dédiés aux archéologues débutants. De plus, si l’utilisation de la méthode stratigraphique y semble systématique, chaque archéologue paraît l’adapter en fonction de ses préférences, donnant ainsi un spectre très large. Dans un article publié en 1998, Éric Rouger, tentait d’apporter une méthode plus adaptée aux particularités de la discipline sans que nous puissions malheureusement en constater les effets [15].

Conclusion

La stratigraphie constitue un outil fondamental dans la pratique archéologique de terrain, aussi bien en coupe qu’en plan. Elle s’est imposée comme une méthode incontournable dans l’archéologie contemporaine, sa pertinence n’étant plus à démontrer. L’application rigoureuse de cette méthode, notamment à la lumière des enseignements tirés de la fouille du Grand-Congloué, a permis sur le site de l’île de Port Cros de révéler une superposition exceptionnelle : celle de deux épaves datant du VIe siècles, naufragées l’une au-dessus de l’autre.

Cette synthèse théorique sera suivie d’un article de mise en pratique détaillant l’application concrète de la méthode stratigraphique sur le terrain, illustrée par des exemples de fouilles.

Notes et références

[1] Pour des rappels historiques sur la méthode stratigraphique voir notamment Edward C. Harris, Principes de la stratigraphie archéologique, 1989 (2019) et Philippe Jockey, L’archéologie, Paris, Belin, 2013 et bien d’autres.

[2] Pour aller plus loin voir Luc Long, « Les épaves du Grand Congloué », Archeonautica 7, 1987, p. 9 – 36

[3] Jean-Paul Demoule, François Giligny, Anne Lehoërff et Alain Schnapp, Guide des méthodes de l’archéologie, Paris, La Découverte, 2020, p. 79-80.

[4] Le vent comme les eaux charrient des sédiments qui peuvent venir recouvrir des vestiges, on parle alors respectivement de sédimentation éolienne et d’alluvionnement. De même, la création de dépôt peut également se faire par des sédiments dévalant les versants, ce phénomène est regroupé sous le terme générique de colluvionnement. De plus, la végétation qui recouvre le sol va, en se décomposant, former une couche que l’on appelle l’humus. Enfin, l’être humain lui-même va venir modifier le terrain en ajoutant du sédiment pour niveler le sol.

[5] Le chaland découvert en 2004 dans le Rhône à Arles (Arles-Rhône 3), bien qu’ayant sombré au 1er siècle de notre ère n’était pas recouvert de sédiments sur sa partie arrière. Dans les zones portuaires, les phénomènes d’enfouissement sont plus intenses, favorisés par l’ensablement et par les rejets liés à l’activité et à l’occupation humaine.

[6] Edward C. Harris, Principes de la stratigraphie archéologique, 1989 (2019), p. 41 – 45.

[7] Edward C. Harris, Principes de la stratigraphie archéologique, 1989 (2019), p. 44.

[8] Jean-Paul Demoule, François Giligny, Anne Lehoërff et Alain Schnapp, Guide des méthodes de l’archéologie, Paris, La Découverte, 2020, p. 80 – 81.

[9] Jean-Paul Demoule, François Giligny, Anne Lehoërff et Alain Schnapp, Guide des méthodes de l’archéologie, Paris, La Découverte, 2020, p. 81.

[10] Pour toute la complexité des notions d’interfaces voir notamment Edward C. Harris, Principes de la stratigraphie archéologique, 1989 (2019), p. 64 – 78.

[11] Davies, « The Archaeology of Standing Structures », 1987, p. 56.

[12] Edward C. Harris, Principes de la stratigraphie archéologique, 1989 (2019), p. 66.

[13] Voir notamment Giulia Boetto, « Archéologie maritime et navale : nouveaux outils et acquis récents de la recherche », Histoire de la recherche contemporaine, 9, 2020, p. 153 – 156 qui évoque brièvement tous les apports de l’archéologie navale.

[14] Giulia Boetto et Pierre Poveda « Napoli A, un voilier abandonné dans le port de Neapolis à la fin du Ier siècle : architecture, fonction, restitution et espace navigation », Archaeonautica, 20, 2018, p. 19 – 56.

[15] Du principe d’analyse stratigraphique à l’archéologie d’élévation : réflexion et méthode.